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8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 08:00

 

 

 

poupee-russe

 

- Pourquoi ce magasin spécifiquement?

- C’est une longue histoire ma chérie.

- J’ai tout mon temps. On a voyagé pendant deux jours, pris l’avion, pris le train, pris le taxi pour que tu puisses déposer cette brosse à cheveux dans ce magasin alors qu’on ne la voit même pas parmi toutes ces poupées russes.

- Au contraire, on ne voit qu’elle. C’est ici qu’est sa place. C’est là précisément que je l’ai vu la première fois.

- Maman, tu as plus de 80 ans maintenant, tu sais que je t’aime et je ne t’ai jamais demandé de justifier tes choix ou tes périodes de silence où rien ne pouvait t’atteindre, pas même nous. Mais je crois que j’ai le droit de savoir maintenant. Je me doutes que cette brosse a un lien avec ce que tu as vécu mais je n’ai jamais compris pourquoi je ne pouvais pas m’ en approcher ni pourquoi tes yeux s’emplissaient de larmes chaque fois que tu posais les yeux dessus. Maintenant je pense qu’il est temps de me raconter tout ça. S’il te plait.

- J’avais 6 ans quand je me suis retrouvée devant ce magasin. Nous n’étions pas riches, mais nous étions heureux. C’était la fin des vacances d’été et Adam, mon grand frère, nous quittait le lendemain pour aller finir ses études dans une université de la capitale et il voulait me faire plaisir et m’offrir un cadeau, à moi, sa petite sœur chérie arrivée par accident et qu’il ne connaissait que peu vu qu’il avait quitté la maison quelques années auparavant.
On se baladait, il me tenait par la main, il faisait beau et il m’avait offert une glace. On riait et il me taquinait sur les garçons de ma classe… On était heureux. J’étais heureuse en tout cas. On s’est arrêté d’un commun accord devant ce magasin. Il regardait les poupées russes mais moi je ne voyais qu’elle. Cette brosse. Elle était seule, perdue parmi toutes ces poupées. Plus simple qu’elles aussi. Plus sobre. Je la voulais. C’était un sentiment fort. Bien plus qu’un caprice. Il me la fallait. Je l’aimais déjà plus que tout ce qui m’était cher. Plus que mes livres de valeur que je savais à peine lire. Plus que mon nouveau cartable et mes jolies robes. Cette brosse… Je ne sais même pas comment expliquer mon attirance pour ce petit objet que personne ne voyait vu qu’elle se fondait dans un décor de couleurs et de multitude.
Adam a été surpris de mon choix mais n’a pas hésité une seconde avant de me l’acheter. Si tu savais le sentiment que j’ai ressenti quand il me l’a tendu ! Il a voulu la mettre dans un sac, mais je n’ai pas voulu. Je l’ai mise dans la poche intérieure de mon manteau, pour pouvoir la sentir, pour être plus proche d’elle, pour ne l’avoir qu’à moi et ne la partager avec personne.
C’est cette nuit là que les agents de Staline sont venus nous chercher pour nous amener vers ses trains. C’est cette nuit là qu’Adam s’est fait fusiller sur le quai car il voulu protester quand on nous a séparé. C’est cette nuit là que ma vie a bousculé.
J’avais si froid avec mon manteau d’été. La glace que nous avions partagée l’après midi me semblait déjà un lointain rêve.
On nous avait fait partir avec tant de précipitation que je n’avais pensé à prendre aucun objet de valeur. Heureusement que ma mère avait pu cacher quelques bijoux dans son manteau.
Dans le mien, il n’y avait qu’une chose. Cette brosse.
Cette brosse, Nadia, je ne m’en suis jamais séparée. J’ai vécu 15 ans dans des camps de travail en Sibérie, et je sais que sans elle, je n’aurais pas survécu.
Cette brosse, c’était mon frère, c’était des souvenirs heureux, c’était l’espoir, c’était la vie. Parmi le froid, parmi la cruauté, parmi la faim, la peur et la tristesse, cette brosse, c’était le rappel qu’il y avait autre chose. Qu’il y avait le soleil, qu’il y avait l’amour, qu’il y avait des glaces et des rires.
Cette brosse, je lui dois la vie. Et surtout, je lui dois les moments de bonheur que j’ai vécu après. Ton père, toi et ton frère, vos rires, manger à ne plus en pouvoir, se baigner, sentir le soleil sur sa peau, tes enfants…
Et comme elle a été un rappel du Bonheur quand j’étais en enfer, elle a été un rappel du Malheur après coup, quand ma vie était tellement belle que ma conscience voulait me faire oublier…

 - Et maintenant, tu as décidé d’accepter d’oublier ?

- Non, aujourd’hui il est juste temps qu’elle fasse le bonheur de quelqu’un d’autre. 

 

Photo de Romaric Cazaux
Et merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d'écriture.


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commentaires

mamido55 11/04/2013 10:54

Très beau texte, très émouvant. J'adore la dernière phrase, pleine d'espoir malgré tout. Très bonne idée d'avoir choisi, parmi toute cette armée de matriochkas, la brosse!

Mlle Pointillés 10/04/2013 10:55

Ce texte est superbe.
Vraiment. :)
C'est mon préféré pour l'instant ♥ ♥ ♥

Leiloona 09/04/2013 21:29

J'adore tout, et la fin est magnifique. Une belle transmission, malgré tout.

stéphanie 08/04/2013 22:27

Moi aussi elle m'a appelée cette brosse en regardant l'image et puis finalement les poupées m'ont rattrapée, je suis contente de lire un texte dessus et je trouve que tu en as fait une très belle
histoire. Bravo!

Yosha 08/04/2013 17:55

Déjà, j'adore le fait que tu aies choisi d'écrire à partir de cette brosse ! Et puis ce texte est très fort et touchant, c'est vrai qu'on investit parfois un objet de façon un peu irrationnelle...
La fin est très belle.

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- John Green est un génie...

- Swap en cours de finition ! J'ai enfin trouvé LE cadeau que je voulais absolument !

 

 

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