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10 juin 2013 1 10 /06 /juin /2013 09:55

 

banc

 

 

Déjà à la moitié de mon livre.

J'ai du mal à y croire.

Et dire qu'il y a encore un an je ne savais pas lire. Ou à peine.

Dire qu'il y a un an,  il me fallait 20 minutes pour lire les premiers plats d'une carte quand je pouvais me permettre d'aller au bistro. 

Je me revois en train de me concentrer pour déchiffrer une ligne. Toujours celle que je commandais. Même si je n'aimais pas ça. Tout pour ne pas perdre encore du temps à déchiffrer un autre plat.

Et le métro. Heureusement que maintenant ils annoncent les stations à voix haute. Il y a 20 ans je devais tout faire à pied.

Quelques part ça me manque.

Et cette hantise que j'avais quand le guichet était fermé et que je devais utiliser la machine pour acheter mes tickets. Ce que je ne faisais bien sûr jamais. Je me serais fait ruer de coups par les gens derrière. Ah oui c'est facile d'être pressé quand on sait lire hein.

Aujourd'hui je sais l'utiliser. Je mets d’ailleurs un point d'honneur à le faire à chaque fois. Mais je suis content que les machines n'aient pas encore totalement remplacées les hommes. Ne serait-ce que pour toutes ces personnes qui ne savent pas lire. Et elles sont nombreuses. Trop nombreuses.

Je me revois sur ce banc à imaginer la vie des gens qui traversaient le pont en face, tandis qu'elle était assise sur le banc d'a côté. Elle lisait et pleurait.

Je lui ai demandé si ça allait et elle m'a répondu que oui oui mais qu'elle en était à un passage triste. J'ai mis quelques secondes à comprendre qu'elle pleurait à cause du livre. J'ai ri. D'un petit rire sans joie. Pleurer en lisant. Voilà bien quelque chose d’inconcevable pour moi. Elle a remarqué mon étonnement et m'a demandé si je n'avais jamais pleuré à la lecture d'un livre? Non. Jamais ri non plus ? Non. Jamais hurlé de frustration à la fin d'un livre qui se finissait en cliffhanger ? En Cliff quoi? Elle a sourit mais j’ai bien vu que cette fois, c’était elle qui était étonnée et qui trouvait ça inconcevable. Elle m'a dit qu'elle lisait au moins 2 livres par semaine et qu'à chaque fois elle était transportée, qu'à chaque fois elle vivait une autre vie, une autre histoire, qu'elle était amoureuse de dizaine de personnages, qu'elle en détestait tout autant. Puis elle m'a parlé du livre actuel qu’elle lisait, pour la 6ème fois au moins, l'histoire d'un homme emprisonné dans un cachot pour un acte qu’il n’avait pas commis et qui s'évade et se venge. Comment ça je ne connaissais pas Edmond Dantes, mais c'est impossible, tout le monde connaît le comte de Monte Cristo, j'avais dû au moins voir le film non? Et elle continuait, elle parlait, elle parlait et moi je ne pouvais rien faire d'autre que d'écouter. Quelle passion ! Quel enthousiasme ! Oui je l'ai envié.

Je crois même que jamais je n'ai autant regretté de ne pas savoir lire qu'en écoutant cette jeune fille passionnée. 

Et puis une chose en entraînant une autre je me suis retrouvé à lui parler de ma vie. Je lui ai tout raconté pendant ce qui m'a semblé des heures.

Je lui ai parlé de mon enfance et je lui ai avoué mon handicap. Je lui ai parlé de la honte aussi. Oui surtout de la honte.

Je lui ai parlé de ces relations qui n'aboutissaient jamais. Ces femmes avec qui j’avais cru que, peut-être…
Au début je les amenais se balader dans ces coins paradisiaques et inconnus de Paris que seul celui qui fait tout à pied connaît, on marchait, on apprenait à s’apprécier, on riait, et de temps en temps on allait voir des films au cinéma. Parfois, souvent même, on allait chez moi ou chez elles. Je leur parlais de ces maisons que je rénovais et puis, après quelques temps, quand j'étais suffisamment en confiance je leur disais. A chaque fois j’espérais. A chaque fois, je voulais y croire. Cette fois, ça serait différent. Mais non. Les réactions étaient toujours les mêmes. Le mépris pour certaines, la pitié pour d'autres. Cette dernière émotion était encore pire que la première. Si bien que je n'ai jamais eu de relations durables. Je tirais mes coups et je disparaissais.

Il faut croire que le reste de ma personnalité ne faisait pas le poids face à mon handicap.

J'étais tellement pris dans mon récit que je n'ai pas remarqué que la jeune fille pleurait jusqu’à ce que je l'entende renifler.

Je me souviens avoir tenté une blague maladroite en lui demandant pourquoi elle pleurait alors qu’elle n’était pas en train de lire. Elle m'a sourit d'un sourire timide tout en essuyant ses larmes et en me demandant pourquoi je n'avais pas pris de cours. Je lui ai demandé comment j'aurais eu connaissance de tels cours, en tapant sur Internet ? Mon ton était plus dur que je ne le voulais mais je ne me suis pas excusé et le silence s'est installé.

Jusqu'à ce qu'elle le brise, quelques minutes plus tard, avec cette phrase qui a changé ma vie "et bien il n'est jamais trop tard. Je vous promets qu'un jour vous aussi vous pleurerez en lisant un livre".

Je n'y croyais pas. Ce n'était pas la première à me faire une telle promesse puis à laisser tomber car elle avait mieux à faire. Mais comment aurai-je pu la contredire ? Elle avait dit ça avec toute la conviction de son âge.

Les semaines ont passées et elle a tenu sa promesse. Mon ange gardien, ma fée, la fille que je n'ai jamais eue.

Deux après-midi par semaine, je rénovais son appartement gratuitement pendant qu'elle lisait et me parlait des livres qu'elle avait lus.  Puis elle m'apprenait à lire, à déchiffrer. Petit à petit j'ai mis moins de temps à lire les mots, moins de temps à lire les phrases, jusqu'à ce que je puisse lire des paragraphes entiers et en comprendre leurs sens dès la première lecture.

Et puis quand il nous restait encore du temps je lui parlais de ma vie, de mon passé. Je lui expliquais pourquoi j'ai dû arrêter les cours au CM2, comment j'ai survécu, ce que j'ai fait. Je parlais, parlais, parlais et elle notait. Elle tapait vite sur son ordinateur sans jamais regarder les touches.

 

Et me voilà. Un an plus tard. Sur ce banc où ma vie a basculée.
Je ne lis pas vite. Ca ne sera sûrement jamais le cas. Mais ce n’est pas grave. Au moins, je lis.

Et aujourd’hui, je tiens le livre de ma vie dans les mains. Mon livre. Mon histoire. Et je pleure. Je pleure de gratitude et d'émotions. Je ne peux toujours pas m'acheter de beaux vêtements ou vivre dans un quartier huppé, mais je suis incontestablement plus riche.  

Je lis et je pleure. Et c'est merveilleux.

 



Photo de Romaric Cazaux
Merci encore à Leiloona de nous proposer ses ateliers d'écriture.


 

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commentaires

cocolune 26/06/2013 14:06

Magnifique blog ....

anne 13/06/2013 15:52

c'est un vrai beau texte, cess, plein d'émotions vraies. Moi aussi j'ai une boule dans la gorge...

Cajou 12/06/2013 08:07

Ça m'a mis les larmes aux yeux de te lire comme ça de bon matin...
Des émotions, de la lecture, de l'humanité, de l'espoir... Merci Cess

Philisine Cave 11/06/2013 21:34

Un texte touchant et réussi : merci, Cécile, pour ce très beau personnage masculin.

Leiloona 11/06/2013 14:05

Ton texte est une petite merveille. Merci.

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